L'IRLANDE
Au bout de l'Europe, il y a l'Irlande. Au bout de l'Irlande, il y a la péninsule de Dingle, avec ses falaises qui plongent à pic sur la mer de plus de trois cent soixante mètres de hauteur, ses îles que leurs habitants, trop pauvres, ont délaissées pour les abandonner aux seuls moutons, ses montagnes aux noms aussi rudes à la gorge que leurs pentes sont rudes au pied. C'est de ces promontoires que saint Brandan, dont le nom est toujours lié au paysage, s'en alla d'ici, vers le milieu du VIe siècle pour des voyages que rapporte une saga qui lui est consacrée, sans qu'on sache jamais très exactement où il se rendit. Du haut de ces montagnes sauvages, l'appel de l'océan mêle les cris des oiseaux aux perpétuels battements des vagues, à la longue plainte du vent. Plus au sud, l'île de Valen-tia, qui s'avance aussi vers le large, fut choisie au XIXe siècle pour servir de point de départ au câble télégraphique qui relie l'Europe à l'Amérique par Terre-Neuve. Devant, il n'y a que l'eau, sur des milliers de kilomètres
Ce pays de vent et de pluie a toutes les douceurs : son climat d'abord que les tempêtes laissent égal à lui-même; ses horizons que les montagnes les plus désolées ou les landes les plus sauvages n'altèrent en rien. La grâce a touché l'Irlande. Il y fait bon vivre, et les Irlandais sont les premiers à le penser, mais pas les seuls; leur terre attire et attache. L'exode de toute une population vers l'Amérique était dû à la faim. Ceux qui vont en Irlande aujourd'hui y vont chercher une sorte de bonheur de vivre, un goût de la vie que le monde industriel ne connaît plus, qu'il a détruit. Les villes y sont faites pour les hommes et les campagnes pour la paix de l'être. Les roulottes qui se traînent au long des routes, pour le grand plaisir des voyageurs, donnent son rythme au temps et les troupeaux de moutons qui débouchent de n'importe où en houles bruissantes se confondent, au bord des chemins, avec le long froissement des herbes sous les rafales de l'Atlantique.
|