LA VALLÉE DU RHONE
« Ce fleuve, disait Madame de Sévigné, parlant du Rhône, n'est composé que d'eau comme les autres. J'en suis surprise... » C'est sa déclaration qui est surprenante, parce que, à la lire, on se demande ce qu'elle a bien pu voir au cours de ses voyages à Grignan. Il est vrai que la vallée du Rhône, voilà trois siècles, ne ressemblait guère à ce qu'elle est devenue, mais cette eau que la marquise semble dédaigner, n'est, pas moins que celle de la Loire, celle d'une civilisation. Ce grand fleuve turbulent et bruyant, que les digues, les barrages et les écluses n'ont assagi qu'en apparence et qu'on entend gronder comme on le voit tourbillonner avant de s'alanguir dans ces espèces d'étapes que forment les bras morts, c'est l'image même de la violence contenue du monde celte à la rencontre de la Méditerranée. La géographie et l'histoire sont d'accord.
Il naît en Suisse ; il entre en France, après s'être adouci à la traversée du lac Léman, en forçant l'obstacle du Jura par le défilé de l'Ecluse (la cluse), et s'accroche à un nouvel obstacle, celui-ci construit par l'homme, le barrage de Génissiat dont l'étendue recouvre ce qu'on appelait autrefois « la perte du Rhône », une énorme fente où les eaux s'engouffraient dans un bruit de tonnerre. Dès lors, les barrages se multiplient. Ils sont plus d'une vingtaine aujourd'hui, témoins d'une maîtrise que les temps modernes ont voulu imposer à ce torrent gigantesque, déferlant comme un fou à chaque orage, presque sec la plupart du temps, pour le dominer, le domestiquer et ce n'est pas un des moindres
attraits de ce paysage rhodanien que cette lutte constante entre une force naturelle qui court avec une espèce de sauvagerie vers la mer et une volonté visible d'être plus fort qu'elle. On devine, par là, en quoi ce fleuve divinisé, qu'on voit devant la façade occidentale du palais de Versailles parmi les autres fleuves, mais sous les aspects d'une divinité mâle et puissante, a quelque chose de profondément mythologique. Ce n'est pas la lutte du bien et du mal, mais celle du donné et de l'intelligence. La lutte contre le fleuve a été, pendant des millénaires, la raison même de cette civilisation qu'il faut bien appeler rhodanienne puisque, à contre-courant, des navigateurs venant du sud se sont mis à conquérir les terres qui le bordaient pour s'y installer et y apporter leurs cultures. On assiste aujourd'hui encore à cette lutte perpétuelle et, devant ce ruissellement formidable, qui devient terrifiant quand le niveau monte, on est pris d'une singulière angoisse comme devant une mer déchaînée ou une montagne infranchissable.
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