LA SUISSE
La scène se passe dans le dernier village de langue française, dans la vallée de la Sarine. Un guide fournit des explications à un groupe de visiteurs parmi lesquels se trouvent plusieurs Bernois. Le guide s'exprime en français. Désireux d'obtenir des précisions complémentaires, les Bernois posent leurs questions en allemand... A chacun d'interpréter ce fait-divers comme il lui plaira. Particularismes locaux, simples querelles de clocher, persistance de vieilles mentalités nées d'un temps où les communications difficiles alimentaient les « différences », choc ponctuel de cultures ? De tels phénomènes sont tout aussi sensibles en France : qui s'aviserait à Coutances ou à Avranches de prétendre que le Mont-Saint-Michel est breton ?
Et n'avons nous pas en mémoire les propos d'habitants du Devoluy qui considéraient leur curé comme un étranger parce qu'il était originaire du Valgaudemar voisin ?
Il n'empêche que l'exiguïté du territoire suisse et Irunité étroite qui règne dans cette confédération de iïingt-trois petits États ne balaient pas tous les clivages linguistiques et religieux non plus que cer-l'tains cloisonnements entre deux cantons voisins. Cela évite de confondre Grisons et Tessin ou Valais |etûberland.
L'écrivain François Nourissier, qui connaît fort tien la Suisse et qui l'aime, constatait que le voyage en Helvétie a changé d'aspect. Le temps est révolu pu l'on y vivait sa lune de miel, inscrivant rituelle-Inent au programme la découverte du soleil levant epuis le Pilate ou le Rigi. Et François Nourissier l'ajouter qu'à présent un voyage en Suisse « se tait» en trois jours. Désuète également, cette fidé-té, naguère rituelle, à l'égard d'un lieu de séjour et lême d'un hôtel ou d'une pension, fréquentés onjours à la même époque de l'année. La Suisse Jurait-elle donc cessé de nous envoûter ? Ou bien la facilité des voyages a-t-elle banalisé le contact avec s pays voisin si bien qu'il est devenu courant, juand on séjourne par exemple en Franche-Comté ludans la région Rhône-Alpes, d'aller meubler une ournée à Genève ? Habituels également les week-nds de neige passés dans le Valais ou au-dessus de
Montreux. Quant aux amoureux d'un soleil printanier, ils optent pour les bords du lac Majeur ou du Ceresio et les skieurs chevronnés entreprennent le grand raid depuis Chamonix jusqu'à Zermatt par la « Haute Route ». Pour d'autres, il suffira d'un séjour hivernal à Châtel pour se livrer à une brève incursion en territoire suisse. De simples visites de courtoisie en somme...
Si toutes les relations de voyages léguées par tant d'écrivains ou d'artistes sont aussi des souvenirs du passé, il est impossible de parler des rives du Léman sans faire référence à Rousseau, à Voltaire, à Romain Rolland ou Paul Morand. Si ce dernier, dans une formule lapidaire, disait de la Suisse qu'elle « est un nœud de bois où se brise la scie », André Gide estimait dédaigneusement que les Suisses confondent beauté et altitude.
Comment oublier tout ce qu'Erasme a dû à Baie, que Nietzsche a tenté de trouver la paix de l'âme en Engadine, que le Français Calvin a pu concrétiser ses idées à Genève ?
Nous aimons la Suisse mais parfois, elle agace un peu comme le ferait une personne qui détiendrait trop de qualités. Pour un peu nous lui reprocherions d'être trop esthétique, trop apprêtée, tant il est vrai que certains sites font « carte postale ». Laissons de côté cette plaisanterie suivant laquelle le chamois de service guetterait l'arrivée du touriste. Mais tout de même, ces chalets qui précèdent le lac d'Oschi-nen, près de Kandersteg, donnent un peu l'impression d'avoir été installés là uniquement pour permettre aux chasseurs d'images de bien cadrer leur photo. Si le confort et cette sensation de sécurité que procure un séjour en Suisse sont agréables, un certain laisser-aller latin supporte mal certaines contraintes. Ce papier, qu'incorrigible, nous avons laissé traîner en ville ou dans le train, voici justement qu'un habitant le ramasse sans un mot. Nous aurions préféré un reproche. Un soir, devant l'hôtel passe un villageois un peu éméché qui entonne une chanson gaillarde. « Je serais étonnée si demain il n'avait pas quelques comptes à rendre » dit l'hôtelière. Cette morale stricte, ce ton sermonneur peuvent importuner.



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